Texte apocryphe : certaines libertés ont été prises par rapport à la réalité des faits.
L’envie d’autre chose
Le soleil peinait à percer les nuages au-dessus des collines. L’air était frais, chargé de l’humidité des dernières pluies. À la lisière du camp de Castebrie, un terrain vague avait été sommairement aplani pour les exercices. Quelques jeunes y répétaient des mouvements d’épée sous le regard distrait de deux vétérans.
Owain s’y tenait seul, bras croisés, appuyé contre un pieu fiché dans le sol. Sa cape noire battait faiblement dans la brise du matin. Il n’appelait pas, n’instruisait pas. Il regardait.
Séguran s’approcha en silence, contourna les pierres blanches alignées à la frontière du terrain, et s’arrêta à ses côtés. Ils restèrent un instant sans rien dire.
— Ils tiennent leur lame trop haut, dit enfin Owain. Ils veulent ressembler à des héros. Ça leur passera… ou ça les tuera.
Séguran ne répondit pas.
— T’es allé à Bélème, hier, poursuivit Owain. Les éclaireurs t’ont vu revenir après le coucher.
— Je suis allé voir un homme. Il m’a parlé d’une terre oubliée. Et d’un nom qui mérite encore d’être porté.
Owain fit claquer sa langue.
— On te suit pas pour relever des noms, gamin. On te suit pour ce que tu portes dans les yeux.
Il se détourna à moitié, puis ajouta :
— Ton père, lui, portait le silence comme une bannière. Il ne criait pas. Il avançait.
Séguran se redressa, fixant les entraînements plus loin.
— Et si j’avance vers autre chose ? Quelque chose qui n’a pas encore de murs, ni d’ordres, ni de chants ?
Owain le regarda longuement.
— Je n’ai pas besoin que tu me convainques. Montre-moi seulement que tu sais où tu mets le pied. Je n’ai plus l’âge de me planter pour des promesses creuses.
Un silence. Puis :
— Tu pars bientôt ?
— Pas encore. Mais je prépare le feu.
Owain hocha lentement la tête.
— Alors allume le. Et regarde bien qui s’en approche. Les autres, c’est le vent qui les emportera.
La tente de l’Antre n’était pas la plus grande, ni la plus décorée. Mais nul ne passait devant sans en ralentir le pas. On disait qu’elle gardait des secrets qu’on n’avait jamais confiés à l’encre.
Séguran écarta la toile et entra sans être annoncé. L’intérieur était sobre : des piles d’ouvrages protégés dans des fourreaux de lin, une lanterne suspendue, et au centre, une large table de pierre sur laquelle étaient étendus des cercles de cuivre, des sceaux gravés, et un carnet noir ouvert sur une page vierge.
L’Ours y était assis, penché sur une planche de cuir où il retraçait d’anciens schémas de canalisation arcanique. Sa main était lente, sûre, presque rituelle. Il ne leva pas les yeux.
— Tu ne viens pas souvent, dit-il d’un ton neutre.
— Je ne viens pas par habitude.
L’Ours continua quelques secondes encore, puis posa son outil et s’essuya les doigts sur une étoffe de laine. Il releva enfin la tête. Son regard était calme, mais inquisiteur.
— Tu as changé d’odeur.
Séguran esquissa un sourire.
— Celle d’un homme qui tourne le dos… ou celle d’un homme qui se lève ?
— Celle de celui qui a franchi un seuil.
Un silence pesa un instant.
— Je ne t’ai pas vu consulter de carte, reprit l’Ours. Tu n’as pas fait de demande de matériel. Tu n’as pas convoqué d’état-major.
— Pas encore.
L’Archiviste hocha lentement la tête.
— Alors tu es entre deux souffles. Ce n’est pas une place stable, pour un homme.
Séguran fit un pas vers la table.
— Je ne te demande pas de me suivre. Ni de me bénir.
L’Ours se leva lentement. Son ombre prit tout l’espace.
— Tu ne demandes rien. Tu sais déjà que ceux qui marcheront avec toi le feront sans permission.
Il s’approcha, posa la main sur le carnet ouvert. Et le referma doucement.
— La meute ne demande pas. Elle observe. Elle suit celui qui saigne d’abord. Et qui ne détourne pas les yeux ensuite.
Un silence. Puis, en s’écartant :
— Tu saigneras, Séguran. Tu le sais déjà. Alors saigne pour ce qui vaut la peine.
Et il retourna à son ouvrage, comme si rien ne s’était dit.
Ils bivouaquaient à l’écart du camp principal, sur une bande herbeuse bordant un ruisseau, entre deux bosquets. La compagnie des Porteurs de Saint-Jean n’aimait pas les foules. C’étaient des gueux bien nés, mais sans avenir. Des hommes de Val Londro comme Séguran, mais marqués par d’autres croix : la pauvreté, la solitude, les voyages.
Ils n’étaient qu’une dizaine autour du feu, mais leur cercle était fermé. Aucun mot ne dépassait l’autre. Chaque geste était contenu. Et au centre, sur un support de fortune, une armure. Modeste, usée. Mais redressée. Comme un symbole.
Quand Séguran s’avança, ils se levèrent tous d’un même mouvement, sans hostilité mais avec cette vigilance qui n’a pas besoin de menaces. L’un d’eux, grand, le crâne ceint d’un tissu brun, fit un pas.
— Tu n’es pas des nôtres.
— Non, répondit Séguran. Mais je viens du même sol.
Ils se regardèrent. Un autre, plus jeune, croisa les bras.
— T’as une bannière ?
— Pas encore.
— T’as un titre ?
— Je l’ai laissé derrière moi.
Le premier, toujours debout, le jaugea longuement.
— Alors pourquoi viens-tu ici ?
Séguran ne détourna pas les yeux.
— Parce que vous avez une armure. Et que je n’ai pas besoin d’un homme pour la porter. J’ai besoin d’un nom pour la relever.
Un silence. Puis un murmure circula entre eux.
Le plus âgé s’approcha, posa une main sur l’épaule de Séguran.
— Celui qui fait route vers une terre neuve, et non vers un trône, peut nous parler. Celui qui cherche à bâtir plutôt qu’à régner trouvera des bras pour le faire.
Il se tourna vers ses frères.
— Préparez l’armure. Ce soir, elle marchera de nouveau. Et ce ne sera pour aucun de nous.
Séguran resta encore un moment, assis avec eux, le feu crépitant dans la pénombre. Il ne parla plus. Et eux non plus.
Mais tous savaient qu’un pas venait d’être franchi.
Le camp dormait.
Quelques braises mourantes signalaient la présence de veilleurs dispersés, mais l’heure n’était plus à l’activité. Seuls les hiboux et le clapotis lointain du fleuve troublaient le silence.
Séguran était seul, à l’écart, assis sur une souche de bois rongée par les ans. Il n’avait gardé que son pourpoint, les manches retroussées, la lame posée à ses pieds. Dans ses mains, un morceau de cuir qu’il froissait sans le regarder.
À ses côtés, enroulée dans un linge noir, la bannière neuve. Elle n’avait pas encore été levée. Elle n’avait pas encore été bénie. Mais elle existait. Et il savait que dès qu’il la déploierait, quelque chose s’arracherait du monde d’avant.
Il leva les yeux vers le ciel. Aucun nuage. Juste des étoiles, et quelque part, dans l’obscurité, la constellation de l’Ours.
Il murmura :
— Le sol est encore tiède. Mais il ne nous portera plus longtemps.
Il sortit une lame courte de sa botte. Une dague simple, qu’il utilisa pour graver quelque chose sur l’envers du bois, à même la souche.
Un mot.
« Vry »
Il resta là un moment, sans bouger. Puis il dit, pour lui seul :
— À partir d’ici… on ne revient plus.
Et il se leva, rassembla ses affaires, et disparut dans les ombres du camp, là où d’autres veillaient encore.