De Castebrie à Castel-brie – Chapitre 8

L’ours et le lion

Les voix s’élevaient dans la tente de commandement. Autour de la table, des conseillers s’échangeaient notes et remarques sur les routes du nord. Le prince Renan de Cernay, debout, parcourait un registre sans grande conviction. Le ton était calme. Pratique. Loin des chants d’honneur et des promesses d’antan.

Séguran entra sans être annoncé. Aucun garde ne bougea.

Il ne s’inclina que d’un geste bref, puis s’immobilisa face au prince. Le silence s’installa, mesuré.

Renan leva les yeux. Pas surpris. Pas contrarié. Seulement… las.

— Messire de Castebrie.

— Monseigneur. Je viens vous parler d’une décision. Elle vous concerne.

Un des capitaines s’apprêta à intervenir, mais Renan l’arrêta d’un mouvement de main.

— Je t’écoute.

Séguran se redressa légèrement. Sa voix était calme, claire.

— Je demande à être libéré de ma vassalité. Pas pour fuir ni pour trahir. Je pars en quête au nom de la Dame. Une croisade.

Le mot fit lever quelques sourcils. Mais Renan ne broncha pas.

— Et quelle forme prend ta croisade ?

— Je me mets au service du baron Anthoine, à sa demande. Il me confie des terres au nord, à reconquérir et à défendre. Ce sera mon œuvre. Mon serment. Ma foi.

Un silence plus dense s’installa. Le chapelain baissa les yeux. L’intendant feuilleta nerveusement un registre.

Le prince, lui, croisa les bras.

— Tu rejoins Anthoine. Et tu veux que je te laisse partir comme un pèlerin ?

— Je vous demande votre bénédiction. Rien d’autre.

Renan observa longuement Séguran. Puis il parla, lentement.

— Le baron Anthoine n’est pas mon ennemi. Pas encore. Mais il n’est pas mon allié non plus.

Il fit quelques pas autour de la table.

— Si tu marches à ses côtés, tu ne marches plus aux miens. Tu le sais.

— Je ne demande pas à garder vos faveurs, dit Séguran. Seulement à partir sans honte.

Renan s’arrêta. Il le fixa un long moment, puis hocha la tête.

— Très bien. Tu es libre, Séguran de Castebrie. Par mes mots et par ta volonté.

Il reprit son registre, sans un mot de plus.

— Que la Dame veille sur ta bannière. Et que tu n’oublies pas d’où vient ton nom.

Séguran inclina la tête. Il sortit, sans attendre d’être congédié.

La tente reprit son bruissement.


Le vent s’était levé dans la matinée, sec, chargé de poussière. Sur l’esplanade au nord du campement, les tentes avaient été repliées, les bancs alignés, les feux éteints. Il n’y avait ni tribune, ni fanfare. Juste un espace dégagé, et une bannière encore roulée, posée contre un mât brut.

Les Castebriauds se rassemblèrent sans y être convoqués. Par rumeur. Par intuition. Par quelque chose dans le pas des sentinelles et la tension dans l’air.

Séguran se tenait debout, aux côtés des Porteurs de Saint-Jean, l’un d’eux revêtu de l’armure. Ils formaient un bloc silencieux, visage tourné vers le reste du camp. Derrière eux, Owain, Isile, Nilrem, Héloïse, Glloq. L’Ours, un peu en retrait, mains croisées derrière le dos.

Quand le dernier bruit se fut tu, Séguran fit un pas.

Il ne cria pas. Il ne leva pas la voix. Il parla comme il l’aurait fait devant ses pairs, autour d’un feu.

— Il y a quelques jours, j’ai quitté la tente du prince Renan. J’y ai reçu sa bénédiction pour mettre fin à ma vassalité.

Un murmure discret. Pas un choc. Une confirmation.

— Je pars vers le nord. Pas pour m’y cacher. Pas pour m’y asseoir. Mais pour y marcher, au nom de la Dame, au service du baron Anthoine, qui m’a confié une terre à relever.

Il posa la main sur la hampe de la bannière encore nouée.

— Cette terre s’appellera Nouvelle-Vry. Ce ne sera pas un souvenir. Ce sera un projet. Une promesse. Un effort.

Il regarda la foule, un à un. Pas de sermon. Pas de poésie. Juste l’essentiel.

— Ceux qui veulent m’y suivre sont les bienvenus. Ce ne sera pas simple. Ce ne sera pas glorieux. Mais ce sera notre ouvrage.

Il détacha lentement la corde du tissu. La bannière se déploya dans le vent : or et azur, un lion doré dressé sur ses pattes. Sur l’envers de la bannière, du mauve et du noir ainsi qu’un ours doré, bannière de Castebrie. L’ours et lion, dos à dos face à l’adversité.

Le silence fut total.

Puis Owain frappa le sol de la hampe de sa pique.

Une fois.

Isile fit un pas, leva la main, et bénit la bannière d’une voix basse, à peine audible.

— Que ceux qui marchent sous elle se souviennent de pourquoi ils le font.

Et les gens acquiescèrent. Un par un. Par le regard, par un geste, par un silence qui valait assentiment.

La bannière ne flottait pas haut. Mais elle flottait.

Et ce jour-là, aucun Castebriaud ne détourna le regard.


Les chevaux étaient sellés, les sacs harnachés, les premières lignes en ordre. Le camp remuait doucement, comme une ville en train de se souvenir qu’elle doit partir.

Mais à l’écart, sur un petit replat à l’ombre d’un vieux tronc, trois hommes étaient restés en retrait.

Owain, assis sur une pierre plate, affûtait une lame courte sans y penser. L’Ours, debout, les bras croisés, observait la vallée. Et Séguran, debout aussi, fixait le sol comme s’il y cherchait une réponse.

— Ça ne fait que commencer, dit Owain. Tu pensais quoi ? Qu’ils allaient tous lever leur pique d’un même élan ?

— Non, répondit Séguran. Mais je pensais que… ce serait plus clair. Que j’y verrais mieux.

— Ce n’est jamais clair, intervint l’Ours. On avance parce que l’autre option, c’est de s’enterrer.

Séguran ne réagit pas. Il prit une pierre, la retourna dans sa paume.

— Et si on se trompait ? Si on n’était pas les bons ? Si cette bannière n’était qu’une autre illusion ?

Owain haussa les épaules.

— Alors on sera morts avec dignité. Mais je préfère tomber pour une bannière qu’on a levée… que vivre sous une qu’on a subie.

Un silence.

Puis l’Ours ajouta, grave :

— La magie ne garantit rien. Elle donne des outils. Mais c’est la foi qu’on y met qui leur donne forme.

Séguran tourna la tête vers lui.

— Foi en quoi ?

— En toi, pour commencer. Puis en ceux qui ne sont pas encore là. Ceux qui viendront. Parce qu’un jour, un homme a décidé qu’il était temps de planter une bannière dans la boue, et pas dans un palais.

Il marqua une pause, puis conclut :

— Ce ne sont pas les certitudes qui fondent une nation. Ce sont les engagements qu’on honore malgré les doutes.

Séguran ne répondit pas. Mais il rangea la pierre.

Et sans rien dire de plus, il tourna les talons et partit rejoindre les siens.

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