Texte apocryphe : certaines libertés ont été prises par rapport à la réalité des faits.
La nation naissante
Ils avaient dressé une longue table sous la halle ouverte, encore à demi en chantier. Au-dessus, une bâche tendue pour protéger des bourrasques. Autour, des bancs hétéroclites, des tonneaux, des murets de pierre.
C’était le premier Conseil de la Ville.
Pas un simulacre. Pas une réunion préparatoire. Le premier moment où la parole allait compter.
Séguran était là, mais ne siégeait pas. Il observait. La bannière noire et mauve pendait au fond de la halle, accrochée à deux piquets, presque modeste. À la droite de la table : l’Ordre des Chevaliers — Owain pour Castel-Brie, un Porteur de Saint-Jean en armure pour les leurs. À leur gauche : le Clergé, avec Isile légèrement en retrait, derrière la place du Céleste.
Et face à eux, les premiers délégués de l’Assemblée des Guildes.
Quatre grands sièges avaient été tirés :
L’Ours, en robe d’étude tâchée d’encre, représentait les Mages.
Mestre Lohen, large et rugueux, portait la voix des Artisans en attendant de fonder la guilde.
Une paysanne de la Compagnie de Saint-Jean, parlait pour les Producteurs.
Et pour les Commerçants, c’était le Trésorier de l’Antre, Elias de Liange, venu avec deux registres et une plume neuve.
— Que chacun parle, dit Paulin, le Chambellan. Et que ceux qui savent faire fassent entendre leur voix.
On ne débat pas ici comme dans les cours de Val Londro. On propose, on tranche, on note.
L’Ours demanda des matériaux rares pour lancer les premiers laboratoires de l’Antre.
Lohen réclama des quotas de bois et de clous.
Saint-Jean insista pour une rotation des semailles et une régulation des fromages.
Le Trésorier évoqua une monnaie locale, un système de reconnaissances inter-guildes.
Les Chevaliers écoutaient. Le Clergé posait des objections sur certains usages jugés « impurs » ou « excessifs ». Mais nul ne levait la voix.
Quand la question de la priorité des chantiers fut soulevée, ce fut Mestre Lohen qui résuma le moment :
— Il faudra des murs, du pain, du feu. Et des mots. Je peux construire les murs. À vous de bâtir le reste.
À la fin du jour, une chose était claire :
On ne dirigerait pas Nouvelle-Vry par héritage.
Mais par métier.
Par devoir.
Par usage.
Ils s’étaient rassemblés sous la grande tente du Conseil. Il n’y avait pas encore de murs de pierre, mais les voix portaient, portées par l’attention des bancs remplis. Pas d’estrade. Pas de trône. Une table de bois, marquée d’une étoile gravée à la hâte, symbolisait le centre.
Au siège du centre, Paulin Delaporte, manteau croisé de Chambellan, tenait une plume dans une main et une clochette de cuivre dans l’autre.
— Ce conseil est ouvert, annonça-t-il. Et il a pour but de nommer ce que nous fondons.
Autour de lui, les représentants des guildes et des ordres, assis sur des bancs rugueux. L’Ours pour les Mages, Mestre Lohen Garin pour les Artisans (à défaut d’autre volontaire), Elias de Liange pour les Commerçants, une paysanne de Saint-Jean, large d’épaules et vive de ton, pour les Producteurs.
— Trois territoires sont en cours de stabilisation, reprit Paulin. Il leur faut un nom, et une mémoire à porter.
Il déroula une carte grossièrement tracée sur toile, marquée de trois cercles.
— Le premier, au sud. Une plaine large, proche de l’eau, fertile. On y a déjà vu les premières pousses. Les bêtes y prennent, les fourrages sèchent. Et il paraît que le fromage y est bon.
Des sourires. Un haussement d’épaules de la paysanne.
— Nous proposons de le nommer Camembourg-Saint-Jean. En hommage à ceux qui nourrissent, à ceux qui gardent.
Paulin fit tinter la clochette.
— Le nom est consigné.
— Le second, au centre. Là où les premières pierres ont été posées. Un temple s’y élève, lentement, au-dessus d’un filon d’arkhal. Le cœur spirituel, magique, et stratégique de notre implantation.
Un regard vers l’Ours, qui ne dit rien, mais ferma brièvement les yeux.
— Ce sera Nouvelle-Vry. Pas par nostalgie. Par volonté.
Deuxième tintement.
— Le dernier, au nord. Entre les bois, les sentiers, les risques. C’est là qu’on a campé la première nuit. Là qu’on a tendu la première corde. Là que les éclaireurs partent.
Owain, assis à la droite de Séguran, se redressa légèrement.
— Ce territoire portera le nom de Castel-Brie. Il sera la porte et la halle. Le bras tendu et la main ouverte.
Troisième tintement.
Paulin reposa la clochette.
— Camembourg-Saint-Jean. Nouvelle-Vry. Castel-Brie. Trois terres. Trois engagements. Trois débuts.
Et dans le silence qui suivit, on entendit le vent. Juste assez pour faire claquer la bannière au fond de la tente.
Le soleil tombait bas sur la colline où s’élevait le Conseil. La lumière frappait les pierres neuves du socle du futur bâtiment central, et les bannières de guilde pendaient mollement, fatiguées de la journée.
Paulin Delaporte venait de clore la séance du soir. Il avait ôté sa robe cérémonielle, ne gardant que la chemise et la clef pendu autour du cou — signe qu’il restait au service, même hors session.
Séguran discutait à voix basse avec Elias et l’Ours, plus loin. Les Porteurs de Saint-Jean achevaient de ranger leurs bancs. La fatigue était palpable. Mais c’était une fatigue d’ouvrage, pas d’échec.
Un messager s’approcha du jeune chambellan. Poussiéreux, la gorge sèche, mais le port altier. Il lui tendit un rouleau scellé de cire bleue.
— C’est arrivé ce matin à Camembourg.
Paulin rompit le sceau, lut rapidement, puis releva les yeux.
— Séguran.
Le chevalier approcha, suivi de près par l’Ours, Isile, Owain, et quelques autres notables. Tous comprirent à son ton que le contenu n’était pas ordinaire.
Paulin lut à haute voix, sans emphase.
« Par la volonté du haut conseil de Val Azur, nous informons les autorités de Nouvelle-Vry qu’un premier convoi de colons, estimé à plus de cent vingt âmes, a accosté ce matin à Port-Argent.
Deux autres convois sont en route.
Tous réclament asile, travail, et terre.
Ils viennent bâtir.
Ils viennent rester. »
Un silence tomba. Puis Owain dit, d’un ton calme :
— Alors… c’est commencé.
Paulin replia lentement la lettre.
— Ce n’est plus seulement une idée. C’est une destination.
Séguran regardait l’horizon, vers le sud-est. Là où, quelque part, les coques de bois fendillaient les vagues d’Obéon.
— Il est temps, murmura-t-il. Qu’on tienne parole.
Et dans ce soir tombant, la Nouvelle-Vry cessa d’être un camp.
Elle devint une terre d’accueil.