Texte apocryphe : certaines libertés ont été prises par rapport à la réalité des faits.
La Nouvelle-Vry
Ils s’étaient endormis tard, cette nuit-là.
Le conseil avait duré longtemps. Les registres étaient pleins. Les dernières décisions avaient été scellées à la lueur des bougies, sur des tables de fortune. Et dans une tente un peu à l’écart, Paulin Delaporte, allongé sur une couche de toile, avait fermé les yeux sans prière ni mot.
C’est alors que le rêve commença.
Mais ce n’était pas son rêve.
C’était leur rêve.
Ils rêvaient d’un matin, quelque part à l’est de Castel-Brie.
La brume s’ouvrait sur un plateau battu par le vent. À l’horizon, deux masses s’avançaient.
L’une fluide, humaine, portée par des bannières mauves et noires.
L’autre lourde, animale, rugissante sous les bois.
Les Hommes-Bêtes attendaient, torse nu, cuir tendu, l’œil fou.
Les troupes de la Vry, en ordre, piques au poing, suivaient un rythme sans cri.
Personne ne parlait dans le rêve. Mais tous savaient.
Ils savaient que c’était le jour où la terre allait être disputée.
Où un territoire allait cesser d’être une ligne sur une carte, pour devenir un choix.
Le premier choc fut un ouragan. Le flanc gauche plia. Des lances se brisèrent. Des cris retentirent.
On vit la bannière chanceler… puis se redresser.
Et alors, des Magus apparurent.
Non en armée, mais en chant.
Leurs voix s’élevaient comme un vent ancien, et le sol répondit.
Une chaleur monta, puis une lumière, puis une gerbe —
pas une flamme, non, mais une mémoire de feu, qui fit reculer la peur.
Les Hommes-Bêtes hurlèrent.
Certains fuyaient. D’autres s’enflammaient.
Mais le rêve n’était pas cruel.
Il était inéluctable.
Et au moment où le terrain fut tenu,
au moment où les piquets furent plantés,
au moment où la bannière fut hissée,
un souffle parcourut ceux qui rêvaient :
« Ce jour n’a pas encore eu lieu.
Mais nous l’attendons tous.
Et il nous attend. »
Ils rêvaient encore.
Mais cette fois, ce n’était pas une bataille. C’était un chantier.
Un lieu qui respirait.
Un lieu qui appelait.
Le ciel était clair, le vent suspendu. Les marteaux n’avaient pas encore retenti, mais tout le monde était là.
Mestre Lohen et Paulin, côte à côte, devant la grande table couverte de plans. Le premier en silence, le second tremblant d’enthousiasme. Les feuilles se déroulaient comme des bannières, portant dans leurs traits une promesse de fondation.
Drumvistern Thorag approcha, massif, calme, attentif. Il observa les dessins. Il questionna. Il écouta. Et il signa.
Une voix féminine s’éleva alors, douce mais ferme.
Aénor du Lac des Chênes Argentés, nouvelle Archiviste, s’avança.
— Elle s’appellera l’Institut Sainte-Morgane, dit-elle.
Personne ne protesta. C’était une évidence.
Le rêve accéléra.
On vit les fondations creusées à même la veine d’arkhal. La pierre vibrait sous les outils. Elle chantait parfois, une note grave et souterraine, que seuls certains entendaient.
Les ouvriers avançaient vite. Trop vite.
Certains mâchaient des fragments d’arkhal pilé. D’autres buvaient de l’eau trouble infusée de poudre mauve. Cela les rendait efficaces, précis, infatigables. Mais parfois… ils s’arrêtaient, le regard dans le vide.
Et puis, une nuit, neuf d’entre eux disparurent.
Ils revinrent à l’aube, couverts de poussière et de sang sec, les mains taillées à vif.
Au centre du pavillon, ils avaient dressé une sculpture.
Un œil, immense, formé d’anneaux d’écailles d’améthyste.
Neuf pupilles enroulées comme des serpents, chacune gravée d’un nom : un art oublié, un pouvoir ancien.
Les mages hésitèrent à la briser.
Mais dès qu’on tenta de la bouger, les neuf ouvriers se mirent à convulser.
Alors on la laissa.
On la scella dans la pierre.
Les pavillons s’élevèrent ensuite comme par volonté propre.
— Le Pavillon des Arts, où les lignes de pouvoir pulsent dans le sol.
— Le Pavillon du Savoir, dont les bibliothèques réagissent au toucher.
— Le Pavillon du Sommeil, apaisant comme un cloître.
— Le Pavillon Commun, bruissant déjà d’échos de voix et d’odeurs promises.
— Le Pavillon Administratif, sobre, dense, taillé dans la logique.
Le jour de l’ouverture arriva sans qu’on l’ait vu venir.
Alors le rêve s’effaça.
Mais l’impression resta.
Une école. Une citadelle. Un seuil.
Et au cœur de Sainte-Morgane,
la magie s’était rendue visible.
Le rêve avait changé d’odeur.
La cendre et la pierre avaient laissé place au fumet chaud du lait, à la moiteur douce des caves.
Un brouillard matinal glissait sur les prairies grasses de Camembourg-Saint-Jean, et au loin, on entendait les cloches des chèvres qu’on menait à la traite.
Les dormeurs virent des silhouettes qu’ils connaissaient :
des paysannes de Saint-Jean, les mains calleuses, les bras solides,
des jeunes au tablier blanc, trottant entre les bassines,
des anciens, le regard fixé sur les meules qui mûrissaient à la cave,
des castebriauds, revenus pour s’installer — non pour conquérir, mais pour transformer.
Le rêve glissa ensuite sous la terre.
Dans une cave voûtée, on retournait les fromages deux par deux, avec des gestes lents, mesurés.
À la craie, on marquait les dates.
Sur un tonneau retourné, on avait cloué un panneau :
« Une meule par mois, par hameau. Pas plus. Pas moins. »
Le rythme était sacré.
En haut, au marché, on chargeait des charrettes de provisions.
Un soldat de la Meute, bouclier sur le dos, attrapa une tomme ronde avec un sourire.
Il la cala sous le bras, la fit tourner sur le bout des doigts, et souffla :
— Celui-là, on l’enverra jusqu’à Castel-Brie. Il leur rappellera d’où ils viennent.
Un groupe d’enfants entonna un chant.
Ce n’était pas une comptine. C’était une recette.
Enfin, on vit Saint-Jean, non pas en Chevalier, mais assis à même un banc de bois.
Il observait les caves, les gestes, les visages.
Et quand on lui demanda pourquoi il souriait, il répondit simplement :
— Parce que c’est ici que commence la paix. Par le ventre. Et par la main qui tourne la meule.
Ils savaient qu’ils rêvaient encore.
Mais cette fois, le rêve n’avait plus de bord.
Le ciel n’était ni haut ni bas.
La terre était faite de meules entassées, de livres fondus et de pavés recouverts d’yeux clos.
Les arbres portaient des bannièrettes miniatures, tissées de cheveux et de cire.
Et l’air sentait l’arkhal humide et la croûte de lait brûlé.
Au centre du rêve se tenait l’ange.
Il avait deux visages, soudés l’un à l’autre, dos à dos.
L’un était celui de la Dame : calme, pâle, auréolé de lumière douce.
L’autre était celui de Morgane : sombre, rieur, les yeux fendus comme des entailles.
L’ange n’avait pas de bouche.
Mais il mangeait.
Par le ventre.
Une fente s’ouvrait au milieu de son torse, et des mains intérieures y poussaient un fromage à pâte molle, l’y fourrant à pleines poignées.
Le fromage fondait, gouttait, suintait.
Et l’ange s’élevait.
Il ne disait rien.
Alors le rêve se mit à s’éparpiller.
Un soldat en armure dansait dans un baquet de lait, armé d’un goupillon.
Un enfant traçait des runes sur le dos d’un bouc endormi, qui se transformait lentement en bibliothèque.
Une bannière flottait dans l’eau, mais le vent soufflait dessous.
Une salle du Conseil tournait comme un manège, et les chaises étaient faites de jambes humaines figées.
Un mage cueillait des pierres dans un champ de dents.
Et dans un cri silencieux, un homme-bête, crucifié par des lianes, ouvrait la bouche.
Mais ce n’était pas un cri.
C’était le chant d’un grimoire qu’on ne savait pas lire.
Dans le rêve, Séguran voulait avancer.
Mais ses jambes étaient deux colonnes de cire.
Paulin, quant à lui, flottait au plafond, tenant une roue percée de clous.
Et l’ange, qui avait désormais trois visages, regarda chacun d’eux, un à un.
Dans son ventre, le fromage flambait lentement.
Au réveil, aucun mot ne fut prononcé.
Mais tous savaient une chose :
La Nouvelle-Vry n’était pas seule à se réveiller.