De Castebrie à Castel-brie – Hors-Série 4

Le recensement

Il faisait encore nuit quand Paulin alluma la lampe.
Une brume de sommeil glissait encore sur les tentes du quartier administratif. Les sabots d’un mulet martelaient doucement la cour en contrebas. Et lui, déjà, avait les doigts tachés d’encre.

Le rouleau du recensement attendait sur son bureau.

Il hésita à l’ouvrir.
Peut-être parce qu’il savait que ce parchemin, plus que n’importe quelle bannière ou discours, allait lui dire ce que la Nouvelle-Vry était devenue. Pas en promesse. En réalité.

Il déroula lentement la première page.
Et lut.


Population recensée : 62 161 âmes.
22 000 à Camembourg-Saint-Jean.
20 117 à la capitale.
20 001 à Castel-Brie.

Il se pinça l’arête du nez.

— Quand on a quitté Avalon, nous étions moins d’un millier. Je me rappelle encore les débats pour savoir s’il fallait prendre deux charrettes ou trois. Maintenant, on débat de routes, de milices, de meules par jour.


Naissances : 812 depuis l’arrivée.

Certaines dans les fermes.
D’autres sur les routes.
Une sous un chariot coincé entre deux convois de Camembourg.
Un autre dans une ancienne glacière reconvertie en chambre d’appoint.

Il sourit.

— Même les enfants ne demandent pas si c’est une vraie nation. Ils naissent. Ils suffisent.


Il lut plus loin : alphabétisation à 49 %.

— Encore trop de gens qui signent d’une croix. Mais ils savent lire la météo, la lune, les gestes d’un forgeron, le silence d’un mage. C’est une autre langue. On l’enseignera aussi.


Il tourna la page. Y trouva les voix des délégués.

Une phrase venue de Camembourg :

Les enfants chantent une comptine sur l’affinage. Personne ne leur a appris.

Une note de Castel-Brie :

Une cabane s’est déplacée seule de trois pas cette nuit. Personne ne l’a touchée.

Et depuis Nouvelle-Vry :

Un homme a demandé à rejoindre la bibliothèque. Il ne savait ni lire ni écrire. Il voulait seulement la regarder.

Paulin reposa sa plume.

— Il y a plus de vérité dans ces phrases que dans toutes les chartes.


Les chiffres défilaient.
Militaires, mages, artisans.
Un total de plus de 17 000 producteurs.
Presque 10 000 artisans.
Des milliers de mains qui bâtissent, soulèvent, cultivent, réparent.

Il lut :

Le bois pousse. Nous veillons.

Et il se dit que ce serait peut-être la devise non officielle de Castel-Brie.


Il en arriva à la dernière ligne.
Un mot griffonné par une main qu’il connaissait. L’écriture nerveuse du messager de l’Antre. On y lisait :

Il faudrait plus de place. Pas pour les gens. Pour leurs histoires.

Il releva la tête.

Le jour se levait.
Au loin, les premières cloches de l’Institut Sainte-Morgane tintaient à peine.
Une marchande passait en bas de la rue, criant : « Pains chauds ! Fromage jeune ! »
Quelqu’un sifflait. Un enfant rit.

Paulin roula doucement le parchemin. Le rangea dans son coffre.

Et il se dit, non sans émotion :

— Nous ne savons pas encore ce que nous sommes. Mais nous sommes assez pour qu’un matin comme celui-ci… vaille la peine d’être compté.

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