De Castebrie à Castel-Brie – Chapitre 5

La boue sous l’estrade

La salle était sobrement aménagée : des bancs de bois, une longue table de réunion, des tentures aux couleurs d’Avalon pendues sans soin. Les murs transpiraient l’humidité d’un printemps trop pluvieux, et l’air portait cette odeur fade des lieux où l’on parle beaucoup pour ne rien décider.

Nilrem Nipmip attendait son tour. Debout près de la porte, il tenait entre ses mains un petit flacon de verre aux reflets verdâtres. Son regard courait sans cesse sur les visages réunis autour de la table, comme s’il cherchait encore un fragment de raison.

Un éclaireur venait d’annoncer une embuscade probable sur le chemin nord. Une solution de dissuasion avait été évoquée : créer un piège sensoriel à base de vapeurs et d’agents réactifs.

Nilrem avait levé la voix.

— J’ai une préparation capable de révéler toute présence animale à plus de vingt pas. Il suffit d’enduire quelques pierres plates au gué. Les vapeurs s’activent à la chaleur corporelle. Je peux la produire dès ce soir.

Un silence. Puis un noble d’Avalon, cravate serrée et doigts bagués, esquissa un sourire de travers.

— Les alchimistes sont des gens curieux, dit-il. On leur donne une mission, ils en profitent pour transformer les murs en poudre ou faire parler les grenouilles. Restons prudents.

Bartholomé, le mage de cour, se racla la gorge.

— Je peux faire placer des torches et quelques tessons de verre. Cela brillera bien assez si quelqu’un approche.

Le prince Renan acquiesça, distrait.

— Merci, Nilrem. Mais nous avons ce qu’il nous faut.

Nilrem hocha la tête, puis recula sans un mot. Glloq, assis un peu en retrait, l’observait à demi-masque, l’œil noir.

— On ne voit pas ce qui leur échappe. Et ce qui leur échappe… les effraie.

Nilrem murmura, en rangeant son flacon :

Nous sommes des enchanteurs, murmura Nilrem. Mais ici, nous sommes surtout étrangers.


La grande place d’Avalon était décorée comme pour une victoire.

Draps brodés, tentures blanches, bannières aux armes du comté flottant mollement sous un ciel sans vent. Une estrade avait été montée au centre, et tout autour, la noblesse et les curieux s’étaient rassemblés. Quelques Castebriauds, isolés dans la foule, gardaient le silence.

Elias de Liange, chapeau en main, haussa les sourcils en voyant un jeune homme d’à peine vingt ans s’avancer devant le prince Renan. Il n’avait ni cicatrices, ni regard droit, ni arme digne de ce nom.

— C’est lui, celui qu’ils nomment « chevalier de la Dune-Courbe » ? murmura Elias à Séraphin, debout à ses côtés.

— Il paraît, oui. Fils de tanneur, il a offert deux charrettes de figues au prince. Il aurait pu être fait évêque, avec une troisième.

Sur l’estrade, Renan souriait, le regard lointain mais le ton posé.

— Pour services rendus à la paix de notre comté, et pour avoir su faire preuve de loyauté en des heures incertaines, moi, Renan de Cernay, prince d’Avalon, reconnais devant tous le mérite de ce jeune homme. Qu’il soit désormais connu comme chevalier.

Les applaudissements furent polis. Certains étaient sincères. D’autres… résignés.

Plus loin, Séguran serrait les mâchoires. Sa main droite crispée sur la garde de son épée. Il n’avait jamais reçu ce titre. Non pas qu’il le convoîtât. Mais ici, il ne signifiait plus rien.

Isile, qui se tenait à quelques pas, détourna les yeux.

— Un titre qu’on offre est un fardeau qu’on n’a pas choisi, dit-elle bas.

— Ou une épée sans lame, répondit Elias.

Quand un homme fut fait « intendant des voies rurales » après avoir perdu six convois de blé dans les collines, Owain se détourna franchement. Il n’avait rien dit depuis le début. Mais son dos, droit comme une poutre, tremblait légèrement.

Le spectacle dura encore une heure. Une heure de mots creux, de mérites inventés, de soie cousue sur du vide.

À la fin, les Castebriauds repartirent sans un mot.


Le cloître sentait la mousse humide et l’encens froid. La pierre suintait lentement, comme si elle transpirait les secrets qu’on lui avait ordonné de taire.

Isile Angharad avançait sous les arches, droite, vêtue de sa robe grise marquée du sceau de la Dame brodé à l’argent. Deux jeunes prêtresses suivaient en silence, le regard bas.

Le Père Louis, Grand-Prêtre d’Avalon, les attendait sous la galerie est. Il était drapé dans une chape blanche doublée d’or pâle, son visage creusé par l’âge mais poli par l’autorité.

— Dame Angharad, dit-il en l’inclinant à peine, Castebrie réclame des réponses qu’elle a déjà.

— Castebrie réclame qu’elles soient dites à haute voix, répondit Isile sans détour.

— Il y a des silences qui protègent, dit-il. Et des vérités qui blessent.

Isile ne s’arrêta pas. Elle le dépassa d’un pas, et entra dans l’oratoire, le contraignant à la suivre. Là, au centre, brûlait une seule flamme, faible, dans un encensoir suspendu.

— Nous avons vu des signes. Des dissonances dans les cantiques. Des ombres dans les cérémonies. Et des prières sans écho. Vous ne pouvez pas l’ignorer.

Le Grand-Prêtre détourna les yeux.

— La Dame veille. Mais son regard ne se pose pas toujours où nous l’espérons.

— Et quand il s’éloigne ? demanda Isile. Est-ce à vous de décréter que rien n’a changé ?

Il y eut un silence. Puis, très calmement, il déclara :

— Certains rouleaux ont été retirés de la circulation. Des passages suspendus, des allégories relues. Des prières ajustées. Il ne s’agit pas de mensonges, mais de… réinterprétations.

— Ce n’est pas à vous de réécrire la foi.

— Ce n’est pas à vous de la disperser, Dame Angharad, répondit-il sèchement. Je suis ici pour préserver l’unité.

Isile le fixa un long moment. Puis, d’une voix plus basse :

— Vous n’avez pas peur des hérésies. Vous avez peur de perdre votre autorité. Mais vous oubliez que la Dame n’est pas seule.

Le Père Louis pâlit imperceptiblement.

— Faites attention à ce que vous insinuez.

Isile tourna les talons.

— Ce que je dis, vous ne l’entendrez pas. Mais ce que je tais… d’autres le porteront.

Et en sortant, à mi-voix :

— Continuez à prier. Mais ne vous étonnez pas si, dans la nuit, c’est Morgane que certains entendent.


La nuit était tombée sur Avalon sans éclat, avalant les ruelles et les cours dans une pénombre tiède et sans lune. Dans une arrière-cour du quartier des délégations, un maigre feu crépitait, à l’abri des regards. Les Castelbriauds s’y retrouvaient de moins en moins nombreux. Ceux qui parlaient encore le faisaient à voix basse.

Séguran était assis sur un bloc de pierre, les coudes sur les genoux, la tête baissée. Owain, debout, bras croisés, regardait les flammes sans vraiment les voir. Près d’eux, Isile triait des perles de prière entre ses doigts sans les compter, et Elias lançait distraitement des cailloux dans un coin d’ombre, son chapeau posé sur les genoux.

— Ils ne nous voient pas, dit Elias après un long silence. Et s’ils nous voient, c’est pour mieux nous effacer.

— Je préfère ne pas être vu que d’être moqué, répondit Owain. Mais il serait bon de ne pas l’être trop longtemps.

— Renan fait distribuer des titres comme on jette du grain aux pigeons, ajouta Elias. Un jour, ils viendront picorer dans notre cour.

— S’ils le font, qu’ils aient faim, murmura Isile.

Un silence les reprit. Puis, Séguran releva la tête.

— Ce n’est pas notre place.

Personne ne répondit. Il n’avait pas crié. Il n’avait pas accusé. Il avait simplement dit ce que tous savaient.

— Le sol d’Avalon est fertile, mais il ne porte pas ce que nous sommes, reprit-il. On ne bâtit rien ici. On se fait tolérer. C’est tout.

— Tu penses à partir ? demanda Elias, sans moquerie.

Séguran resta un moment sans répondre. Puis :

— Je pense à ce qu’il nous resterait à perdre si nous restions.

L’Ours, jusque-là silencieux dans l’ombre, s’avança enfin, sa grande silhouette se découpant dans le feu.

— La fidélité est une valeur. Mais elle cesse d’en être une quand elle devient une chaîne. Nous sommes venus en alliés. On nous regarde comme des mendiants.

— Et s’ils ont raison ? demanda Isile, plus pour elle-même que pour les autres. Et si nous n’avions plus de terre à défendre ?

Un long silence.

Puis Owain, d’une voix sourde :

— Alors on en refait une. Mais à notre manière.

Les flammes dansèrent un instant plus haut. Et dans l’ombre de leurs visages, on ne voyait plus de résignation. Seulement un feu nouveau.

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