Texte apocryphe : certaines libertés ont été prises par rapport à la réalité des faits.
Le serment du Baron
Le vent soufflait en longs couloirs entre les tentes. Le camp avalonien, vaste et bien organisé, semblait agité d’une activité étrange : ni tout à fait militaire, ni tout à fait diplomatique. Les nobles allaient et venaient, les pages couraient, les serviteurs pliaient des étoffes qui n’avaient jamais vu la guerre.
Séguran s’éloigna seul, vêtu sans faste, un pli soigneusement roulé dans la besace à son flanc. Il l’avait lu trois fois. Une missive brève, scellée d’or et azur, où le baron Anthoine de la Nouvelle-Vry l’invitait à « discuter d’avenir là où les routes croisent la mémoire ».
À l’entrée, deux hommes en armes. Ni gardes de Renan, ni soldats d’Avalon. Ils portaient la même bande d’étoffe or et azur nouée au bras.
Ils le laissèrent passer sans un mot.
e baron Anthoine était seul, assis devant une table couverte de cartes, de registres, et d’un gobelet à demi vide. Il ne leva pas les yeux tout de suite. Il traçait une ligne à la plume, droite, précise, implacable.
Puis, sans quitter la carte des yeux :
— Tu es venu.
Séguran s’avança, s’arrêta à deux pas.
— J’ai lu ton invitation. Trois fois.
— Et qu’en as-tu pensé ?
— Qu’elle n’était pas une demande. C’était un appel.
Anthoine leva enfin les yeux.
— Bonne réponse.
Il montra un siège du doigt.
— Prends place.
Le baron désigna la carte devant lui.
— Voici ce qu’il reste de la première Nouvelle-Vry.
Séguran reconnut les traits dessinés à l’encre brune. Il n’y avait pas de bâtiment. Seulement une note, griffonnée en marge : brisée, mais pas oubliée.
— J’y ai perdu des frères, des enfants, des rêves, dit le baron sans détour. Mais je n’ai pas perdu le sens.
Il releva la tête.
— Je ne suis pas ici pour que tu me serves. Je suis ici pour que tu m’aides à recommencer. Et pour que cette fois, on n’érige pas des murs, mais qu’on bâtisse un nom.
Séguran se redressa légèrement.
— Et pourquoi moi ?
Le baron Anthoine le fixa, sans détour.
— Parce que tu viens d’une terre rude, mais droite. Et parce que tu n’as pas été façonné par les honneurs, mais par le devoir. Ici, c’est ce qu’il nous faut, des hommes qui bâtissent avant de commander.
Un long silence.
Puis le jeune chevalier tendit la main, lentement.
— Alors donne-moi la terre. Et je t’y planterai l’avenir.
— Il te faudra des hommes, une armée, des vivres.
— J’aurais ce qu’il faut, Anthoine.
Le baron saisit la main de Séguran. Le pacte était scellé.
La nuit était tombée sur Bélème. Pas d’étoiles, pas de lune. Les campements cernaient la ville comme une couronne fragile, tentes alignées au cordeau sur la terre encore jeune. Le vent y circulait librement, charriant l’odeur de la pierre fraîche, du cuir, et de la fatigue.
Séguran rentra seul. Il écarta la toile de sa tente sans un mot, y entra, et la referma derrière lui. La flamme d’une lanterne oscillait faiblement sur un clou, projetant des ombres longues contre les parois. Son épée était posée à même le sol, son manteau roulé dans un coin.
Il s’assit. Longtemps.
Puis, sans même s’allonger, il ferma les yeux.
Le rêve le saisit aussitôt.
Il était dans une clairière, vaste et silencieuse. Le sol était parsemé de pierres de fondation, fendues et couvertes de mousse. Au centre, un puits scellé, d’où s’élevait une brume mauve, vibrante comme une incantation oubliée.
Un ours était là.
Ni hostile, ni protecteur. Juste présent. Debout. Doré. Immobile.
Autour de lui, des visages : des hommes et des femmes de Val Londro, dont certains qu’il connaissait — d’autres non. Tous le regardaient. Tous attendaient.
Puis la bannière chuta du ciel. Mauve. Noire. Vide.
L’ours ne bougea pas. Mais derrière lui, la brume se déchira. Et dans le ciel nocturne apparut, un instant, une constellation aux contours familiers : quatre étoiles formant un torse puissant, deux autres dessinant une patte levée.
Séguran se réveilla, le souffle court.
Il se saisit du pendentif contenant la relique de Galahad et murmura :
« Vry »
Le soleil filtrait paresseusement à travers les toiles tendues du campement. Les Castebriauds vaquaient à leurs tâches, mais quelque chose avait changé. Ce n’était pas un bruit, ni un ordre. Juste un courant dans l’air. Une direction nouvelle.
Séguran marchait entre les tentes, silencieux, les bras croisés dans le dos. Certains baissaient les yeux à son passage. D’autres le saluaient d’un simple hochement de tête. Tous savaient qu’il était monté à Bélème. Mais personne n’avait encore osé lui poser la question.
Ce fut Elias de Liange qui rompit le silence, comme souvent.
Il était assis sur un coffre, à l’ombre d’une tente, son chapeau posé sur les genoux.
— Alors ? Tu as vu le baron ?
Séguran s’arrêta, mais ne répondit pas tout de suite.
— Je l’ai vu, oui.
— Et ?
— Il m’a montré une carte. Une terre vide. Un nom qu’on a sali.
Elias plissa les yeux.
— Et tu comptes le suivre ?
Séguran fixa le feu de camp central, où Nilrem et Héloïse Delaunois faisaient chauffer des pierres de décoction.
— Je ne suivrai personne, dit-il. Mais je vais ouvrir une route. Ceux qui veulent marcher peuvent marcher.
Elias reposa sa plume, le ton soudain plus grave.
— Alors je marcherai. Mais promets moi que tu sais où on va.
Le soir venu, Owain-Roderick de Castebrie appuyait son coude sur une poutre mal équarrie, les yeux perdus dans les flammes. Il ne leva pas la tête quand Séguran s’approcha.
— Tu ne dis rien, mon oncle, nota Séguran.
— Parce que je n’ai pas à dire ce que je vois.
— Et qu’est-ce que tu vois ?
Owain tourna enfin le regard vers lui.
— Je vois le même feu qu’il y avait dans ton père, la veille de la Bataille des Terres Vertes. Tu as la même manière de te taire.
Séguran s’assit sur une caisse, en face de lui.
— Tu me suivrais ?
Owain hocha la tête.
— Je ne suis pas ton père. Mais j’ai les mêmes souvenirs. Et je veux qu’on en fasse d’autres.
Plus tard, Isile passa devant leur feu, le visage voilé de fatigue. Elle s’arrêta, les observa tous deux un instant, puis déclara simplement :
— Quand tu parleras aux autres, ne parle pas de vengeance. Parle de terre. De moisson. De serment. Le reste viendra.
Et elle repartit dans la nuit.
Ce soir-là, aucune bannière ne fut levée. Mais dans chaque regard échangé autour du feu, dans chaque silence entendu, une chose était claire :
quelque chose venait de commencer.