De Castebrie à Castel-brie – Hors-Série 3

Sous le ciel de Val Azur

Le dernier relais de montagne s’éteint derrière moi, avalé par les premiers contreforts. Plus de chemins battus, plus de relais officiels. À partir d’ici, ce sont les cols, et ce qu’ils laissent passer.

On appelle ce passage la Route de Cendres, et je comprends mieux pourquoi. Le sol y est noir et friable, chaque pas soulève une poussière fine, comme un vieux deuil qui refuse de se tasser. Même les arbres, quand il y en a, poussent bas, courbés, creusés de l’intérieur par le vent. Rien ici ne s’élève sans lutte.

Je voyage seul. Ce n’était pas prévu ainsi. Le guide qui devait m’accompagner n’est jamais arrivé au lieu de rendez-vous, alors j’ai suivi le semblant de route qui s’étendait vers les hauteurs.

Le troisième jour, la route n’était plus qu’un fil entre les roches. J’ai croisé un pâtre — un garçon maigre tenant son bâton comme une épée. Il ne m’a pas salué. Il m’a simplement suivi du regard pendant un long moment, puis a craché par terre. Ici, on ne se méfie pas des étrangers : on les ignore jusqu’à ce qu’ils prouvent qu’ils méritent qu’on les déteste.

C’est au cinquième jour que j’ai vu la vallée.

Pas de ville. Pas même un village. Juste une grappe de fermes, toutes en pierre sombre, disposées en demi-cercle autour d’un ruisseau encaissé. Et au-dessus, sur une crête nue, un castel. Pas plus grand qu’une grange de chez nous, mais construit avec une telle densité que je l’ai d’abord pris pour une tour.

Pas une bannière. Pas un cri. Pas de sentinelles visibles.

Mais je savais que j’étais observé.

Je suis descendu lentement vers la vallée. À mesure que j’approchais, j’ai vu les murets, dressés partout. Chaque champ est délimité comme une forteresse miniature. Des terrasses de pierre sèche s’empilent le long des pentes, comme si la terre refusait de se donner sans preuve de patience.

Les sentiers sont entretenus, mais étroits. Tout y est fonctionnel. Les fontaines sont taillées à même la roche. Les toitures sont couvertes d’ardoise, lourde, presque noire. Rien ne brille. Rien ne dépasse.

Un homme m’a vu approcher. Il ne m’a pas arrêté. Il a seulement haussé un sourcil, puis s’est remis à aiguiser sa faux. Son regard m’a dit ce que sa bouche n’a pas prononcé : “Tu es chez nous, pas avec nous.”

Je n’ai pas répondu. Je n’ai pas souri. J’ai continué d’avancer.

Je suis à Val Azur.


Ce que l’on appelle ici une ferme, ailleurs passerait pour un bastion.

Le premier domaine où j’ai été reçu se dressait sur un éperon de roche au-dessus de trois champs cultivés. Une seule route y accède, bordée de pierres levées, et flanquée d’un fossé large comme un canal. La porte est bardée de métal, les meurtrières bien dégagées. Et tout autour, les murs portent les marques d’une restauration récente.

Je m’attendais à y trouver un seigneur vieilli ou absent. Mais c’est une femme d’une cinquantaine d’années, robe de bure et surcot militaire, qui m’a accueilli à l’entrée. Elle a pris ma lettre sans un mot, l’a lue lentement, puis m’a indiqué d’un geste le banc à l’ombre de la tour.

— Vous dormirez ici. On mangera quand ce sera l’heure.

Il n’y avait ni chaleur ni hostilité dans sa voix. Juste la fonction, dépouillée de tout le reste.

Avant la tombée de la nuit, j’ai vu les habitants de la ferme se réunir dans la cour. Une trentaine d’âmes. Hommes, femmes, enfants — même une femme enceinte. Chacun portait une arme. Ceux qui n’avaient pas d’épée avaient un bâton, une pique, ou une corde de jet. Le seigneur, ou plutôt la capitaine du lieu, les faisait répéter les formations par binômes, dans la poussière.

Pas d’instruction criée. Pas de théorie. Juste des gestes appris, corrigés, répétés. Encore et encore.

Au bout d’une heure, un garçon d’à peine dix ans s’est écroulé. Un des hommes a tendu la main pour l’aider à se relever. Il l’a repoussé. Il s’est levé seul.

La capitaine a hoché la tête. Puis elle a soufflé :

— À la guerre, il n’y aura pas de main.

Le lendemain, j’ai demandé à voir la salle des armes. Elle m’a montré une cave creusée dans le flanc du roc. Tout y était rangé, étiqueté, numéroté : casques, hauberts, haches, rations sèches, cordes, clous. Il y avait même des plateaux de munitions pour arbalètes, soigneusement huilés.

— Chaque ferme prépare son inventaire pour l’hiver, a-t-elle dit. Mais nous, on le prépare pour le signal.

— Quel signal ? ai-je demandé.

Elle m’a regardé comme si la question ne méritait pas de réponse.

— Celui qui viendra.

Je suis reparti deux jours plus tard, les bottes pleines de poussière et le silence dans les poches.

Sur la route, j’ai croisé deux jeunes femmes qui revenaient d’un entraînement. Elles riaient. Pas fort. Mais avec ce genre de rire qu’on entend chez nous sur les champs de foire.

Ça m’a surpris.

Et c’est là que j’ai compris : ce peuple ne vit pas pour la guerre. Il vit avec elle, comme avec un toit ou une vieille douleur au genou. Et le jour où elle viendra, ils seront déjà prêts à lui faire une place à table.


C’est à la troisième halte que j’ai vu l’église.

Pas un clocher. Pas de vitraux. Une masse trapue de pierre noire, à moitié enfoncée dans la pente, avec une lourde porte de chêne renforcée de fer et un oculus borgne au-dessus. Il n’y avait pas de sonnaille pour annoncer l’office. Seulement un bâton, frappé trois fois contre la pierre.

Je suis entré par curiosité. J’en suis sorti avec un nœud au ventre.

L’intérieur est bas de plafond. On y respire le suif, la cendre, et quelque chose de plus ancien — un mélange de bois sec, de peau et de cire. Pas d’icône de la Dame, pas de fresques dorées comme chez nous. Juste un mur nu derrière l’autel, gravé de mots en spirale, presque effacés.

Le prêtre est un homme austère, le visage creusé par le jeûne. Il porte un manteau de laine épaisse, fermé par un anneau de fer. Sur sa poitrine : un clou rouillé, cousu à même le vêtement.

Il a prêché debout, sans texte, les yeux dans ceux des fidèles. Sa voix n’a jamais tremblé.

Il a parlé de chute. De larmes. De souffrance offerte comme offrande. Il a dit que seul le poids de nos fautes pouvait alourdir nos pas jusqu’à les ancrer dans la vérité. Il a cité la Dame… mais pas comme on le fait chez nous. Ici, elle n’est ni douce ni mère. Elle est juge. Inflexible. Incorruptible.

Après le sermon, les fidèles se sont agenouillés. Certains ont détaché leurs ceintures de cuir pour se frapper les flancs, doucement, en rythme. Personne ne criait. Pas une plainte.

Un vieil homme sanglotait. Une fillette priait, les yeux fermés, le front contre le sol.

Personne ne les a regardés. C’était normal.

En sortant, j’ai interrogé un jeune homme. Il s’appelait Uldric. Il m’a dit être cordonnier, et veuf. Sa femme morte en couches. Il priait tous les jours.

— Pourquoi venir ici ? lui ai-je demandé. Chaque jour, pourquoi ?

Il a haussé les épaules.

— Parce que sinon je pourrais croire que tout ça n’a pas de sens.

Il n’a pas dit cela avec tristesse. Juste avec honnêteté.

Plus tard, à l’auberge, j’ai entendu parler à demi-mot de chants plus anciens, de murmures dans les grottes, de prières à Jiva dites au creux des silos. Personne n’a confirmé. Personne n’a nié non plus.

Ici, la foi est une corde tendue entre deux abîmes. Et ceux qui tombent marchent encore.


Les barons de Val Azur vivent au-dessus de leurs domaines. Littéralement.

Chaque castel est bâti sur un promontoire, un éperon rocheux, une arête fortifiée. Ce n’est pas de l’orgueil — c’est une doctrine. La hauteur n’est pas un privilège ici, c’est une responsabilité. On y dort peu. On y mange avec modération. Et l’on n’en descend qu’en cas de nécessité.

J’ai été reçu au castel de Ronce-Tranchée, chez le baron Garien de Montvale, un homme à la barbe grise, le dos droit comme une pique. Il m’a salué d’un mouvement de tête, m’a offert un bol de soupe, et m’a laissé attendre deux heures avant de me parler.

Quand il est revenu, c’était avec un registre dans les mains. Il s’est assis sans cérémonie.

— Vous venez de Val Londro ? m’a-t-il demandé.

— Oui, baron.

— Alors vous comprenez ce qu’est la dette.

Ce n’était pas une question. C’était un constat.

Le lendemain, j’ai assisté à une audience.

Deux chevaliers, seigneurs de fermes voisines, étaient convoqués. L’un avait coupé des arbres sur la limite d’un champ commun. L’autre l’accusait d’avoir brisé un pacte tacite. Le baron n’a pas crié. Il a écouté. Il a tranché.

Puis il s’est levé et a dit :

— Celui qui vit dans la pente ne peut pas oublier l’équilibre. Si vous ne trouvez pas votre place, la terre vous avalera. Pas moi.

Les deux hommes se sont inclinés. L’affaire était close.

Plus bas, dans les champs, j’ai parlé avec des femmes qui travaillaient à l’extraction de pierres. Elles parlaient peu, mais vite. Elles connaissaient leurs quotas, leur tour de garde, le poids de chaque panier.

— Vous pouvez parler au baron ? leur ai-je demandé.

Elles ont ri.

— Pourquoi ? Il sait qu’on est là. Et nous, on sait pourquoi on y est.

Tout fonctionne ainsi ici : un empilement d’obligations claires, de gestes millimétrés, de silences acceptés. Chacun connaît sa place, et si on la quitte, on le fait les dents serrées et le cœur vide. Ceux qui refusent cette logique finissent ailleurs… ou disparaissent sans bruit.

Ce n’est pas une tyrannie. Ce n’est pas une démocratie. C’est une mécanique ancienne, huilée par la foi et la terreur du désordre.

Et à la fin du jour, ce n’est pas le baron qu’on craint. C’est la faille qu’on ouvrirait si on venait à désobéir.


Je n’ai pas tout compris de Val Azur.

Il me manque des mots, des clefs, des silences qu’on n’apprend pas dans les livres. Ce royaume est un socle. Froid, rude, sans grâce — mais indestructible. Rien n’y pousse par hasard. Rien ne s’y dit sans nécessité. Chaque geste est pesé. Chaque dette, comptée. Et pourtant, rien ici ne paraît figé.

Les gens n’attendent pas un miracle. Ils le bâtissent, pierre après pierre, saison après saison. Ils n’espèrent pas le salut. Ils s’y préparent.

Ils ne rêvent pas.
Ils veillent.

Un matin, alors que je reprenais la route, j’ai vu un jeune garçon sortir d’une grange, l’arme au poing, prêt à l’entraînement. Derrière lui, son père. Et derrière son père, une vieille femme qui portait la même expression. Pas de doute. Pas de tendresse. Juste cette tranquille nécessité de survivre.

Dans ce pays, la foi est une armure. Le travail, une prière. La hiérarchie, une ligne de vie.

Et si la guerre vient — comme elle viendra toujours — alors les Azuréens seront là. Pas flamboyants. Pas prophétiques. Mais debout.

Je suis reparti par le même col, sans escorte.

Au sommet, je me suis retourné une dernière fois. La brume remontait doucement la vallée. On ne voyait plus les fermes. Ni les tours. Ni les champs.

Mais je savais qu’ils étaient là, en ordre, en silence, en attente.

Et je crois que, d’une certaine manière, j’avais laissé une part de moi sous ce ciel trop vaste pour le confort, trop vrai pour le mensonge.

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